Ces mots et expressions qu’on utilise sans réfléchir. « Il teste son cavalier » (5/5)

Last but not least, pour clôturer cette série d’article, je m’intéresse cette fois-ci à une expression que l’on entend souvent dans les leçons débutants (mais pas que…). A savoir le très célèbre « C’est un cheval qui teste son cavalier ». On a tous déjà vu un cheval changer du tout au tout son attitude en fonction du cavalier sur son dos.

Est-ce que pour autant le cheval « teste » son cavalier dans le sens où il remet en question son autorité ? Est-ce qu’il se dit « Ha tiens, voilà un bon gros naïf qui ne sait pas ce qu’il veut, je vais pouvoir me la couler douce pendant toute la séance » ? Comme je l’expliquais la dernière fois, le cheval n’est pas doté des mêmes capacités de réflexion que nous, il ne peut pas facilement généraliser et il ne se projette pas dans le temps. Comment alors expliquer cette différence d’attitude vis-à-vis des différents cavaliers ?

Je vais prendre deux cas pour illustrer ce phénomène. Premièrement, un cheval habituellement en avant et énergique qui devient subitement mou et paresseux avec un cavalier plus débutant. Deuxièmement, un cheval qui d’ordinaire est de bonne composition dans le travail qui devient rétif avec une autre personne sur le dos.

Pour cela, il faut d’abord définir ce qu’est un apprentissage, et de quelle manière les chevaux apprennent. (Promis, je fais très court, il y a des livres entiers écrits sur le sujet.) Un apprentissage est donc un processus propre à chaque individu lui permettant de modifier de manière durable son comportement face à une situation nouvelle.

Notez que dans le cadre de cet article, je me pencherai sur le cas d’un apprentissage moteur. Céder à la pression du licol, c’est une réponse motrice, ça s’apprend (relativement vite) ; en revanche, ne pas avoir peur d’un parapluie, c’est une émotion. Ça peut s’apprendre également, mais c’est plus long et ça n’utilisera pas les mêmes schémas que l’apprentissage moteur.

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Galopin apprend à ne pas avoir peur de cette bâche. Ce n’est pas un apprentissage moteur.

Quand je veux apprendre une nouvelle compétence à mon cheval, je ne peux pas lui montrer ce qu’il doit faire ou agir physiquement sur lui pour l’y contraindre. Pour apprendre à mon cheval à sauter, je ne peux pas le soulever à bout de bras pour le jeter de l’autre coté de l’obstacle. Je suis bien obligée d’amener le cheval à proposer lui-même la bonne solution.

Prenons le cas d’un cheval au débourrage. Pour lui apprendre que la pression des mollets contre ses flancs signifie « avance », je vais appliquer une pression des mollets continue et la maintenir le temps d’obtenir le comportement souhaité. Le cheval va remarquer cette pression et chercher un moyen de s’y soustraire. Et il va TESTER différentes choses, par exemple : fouailler de la queue, reculer, secouer la tête, partir en crabe, avancer,… Et pile au moment où il va donner la réponse attendue, le cavalier doit arrêter sa demande. De cette manière, le cheval va apprendre que pour faire cesser la pression des mollets, il lui faut avancer. En théorie de l’apprentissage, on appelle ça le conditionnement opérant.

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« Je comprends pas ce qu’elle veut, je vais lui sortir une jambette, on sait jamais »

On le voit donc, un cheval, s’il ne teste pas son cavalier, est amené au cours de son apprentissage à tester (ou proposer) différents comportements. Une personne sera plus ou moins habile dans le dressage des chevaux si d’une part, elle soumet le cheval au stimulus approprié et si d’autre part, elle cède sa demande au bon moment pour faciliter la compréhension de son cheval.

Revenons au cas de nos deux chevaux lunatiques. Que se passe-t-il chez le premier cheval qui soudainement devient flemmard. On peut imaginer un cavalier qui ne cesse jamais sa demande. Il met des jambes, et des jambes et encore des jambes. Sans fin… Dans ce cas, le cheval va tester entre différentes possibilités : faire un effort et aller plus vite, faire moins d’efforts et moins se presser. Si il ne trouve aucune attitude dans laquelle les stimuli cessent, pourquoi est-ce qu’il s’embêterait à avancer plus ? Le cheval n’a pas testé son cavalier, il ne se moque pas de lui. Il fait ce qui lui procure le moins d’inconfort parmi les possibilités qui s’offrent à lui.

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Rationalisation des aides: je suis attentive à ne pas utiliser mon stick si ce n’est pas nécessaire.

Et maintenant chez le deuxième cheval, celui qui devient difficile, qui fait des manières avec un autre cavalier. Il pourrait s’agir de deux possibilités. Soit un cavalier qui fait des demandes incohérentes, qui dit « avance » avec les jambes et « freine » avec les mains, qui dit « tourne à gauche » avec les mains mais « tourne à droite » avec le reste du corps. Le cheval ne peut pas traiter deux demandes contradictoires, il ne comprend pas ce qu’on demande de lui et donc va tester d’autres comportements pour faire cesser les stimuli : cabrer, s’acculer,… Autre possibilité, le cavalier cède sa demande au mauvais moment. Il met la jambe, le cheval n’avance pas mais couche les oreilles et jette un regard mauvais à son cavalier, celui-ci a peur et cesse sa demande immédiatement. Le cheval a compris que pour faire cesser la demande, ça requiert moins d’efforts de coucher les oreilles que d’avancer. Il va donc choisir cette possibilité. Il pourrait y avoir bien sûr d’autres explications. Ces exemples sont à prendre en considération pour ce qu’ils sont, des exemples, non pas des vérités absolues et indéniables.

Selon moi, c’est donc un non-sens de dire qu’un cheval « teste » son cavalier. Comme les expressions abordées dans l’article précédent (il fait semblant, il se moque,…), c’est prêter aux chevaux des intentions dont il sont incapables. Quand un moniteur dit à un élève « allez, il te teste là, montre lui que c’est toi qui décide », ça n’aide pas le cavalier à se poser les bonnes questions. Si les demandes étaient dès le départ incohérentes, ce n’est pas en demandant plus fort qu’on va régler le problème.

Voilà, c’est avec cette expression que je conclus cette série d’article. J’aurais pu encore trouver d’autres exemples, mais j’aurais fini par radoter… J’ai peut-être pu paraître tatillonne ou catégorique sur l’emploi de certaines expressions. Mon intention par la rédaction de ces articles n’était pas d’essayer de vous faire changer votre façon de vous exprimer vis-à-vis des chevaux. En fait, moi-même j’utilise parfois l’une ou l’autre expression abordée ici. Cependant, je pense qu’un mot n’est jamais anodin, que derrière lui se reflète toujours une certaine intention. Écrire sur ce sujet m’a poussé à la réflexion. Est-ce que ma manière de m’exprimer est-elle bien similaire à mon opinion ? Est-ce que parfois je n’utilise pas des raccourcis pour arriver plus vite là où je veux en venir ? Et si de votre coté, en me lisant, vous vous êtes également posé des questions qui ne vous avaient jamais effleuré l’esprit auparavant, alors c’est tout bonus !

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2 réflexions sur “Ces mots et expressions qu’on utilise sans réfléchir. « Il teste son cavalier » (5/5)

  1. Il me semble que tu as bien raison d’être tatillonne 😉 Cette fameuse phrase, on l’a toute entendue au moins – et prononcée nous-même – une fois. Elle est très révélatrice de l’apprentissage équestre que l’on propose le plus souvent à savoir : on n’apprend pas au cavalier les clés comportementales du cheval (dont son processus d’apprentissage) et à comprendre & évaluer son propre processus communicationnel…

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