Éducation du cheval : lui pose-t-on les bonnes questions ?

L’idée de cet article m’est venue en lisant le livre de Vinciane Despret « Quand le loup habitera avec l’agneau». Vinciane Despret est une philosophe belge (un peu de chauvinisme tout de même) et s’intéresse aux éthologues, primatologues, ornithologues et tout autre scientifique qui étudie le comportement animal. Elle questionne leurs expériences, leurs méthodologies, leurs conclusions et nous invite à nous poser des questions sur leurs intentions.

quand le loup

Dans ce livre, elle explique qu’elle considère toute expérience en éthologie comme une question posée à l’animal. Et qu’on peut évaluer la qualité de la question en fonction de la capacité à l’animal à y répondre de plusieurs façons (et donc du risque pris par le chercheur de ne pas avoir de conclusions tranchées) et en fonction de l’intérêt que lui porte l’animal. Elle illustre cette réflexion avec deux exemples, celui des chercheurs qui ont étudié le désespoir chez les primates, et celui de ceux qui ont tenté d’apprendre à des singes à parler le langage des signes.

La question du premier exemple est donc « Peux-tu ressentir le désespoir ? » Et pour répondre à cette question, le chercheur va mettre en place des conditions de vie de plus en plus cruelles pour provoquer ce fameux désespoir : isolement, séparation du jeune et de la mère à la naissance, chocs électriques,… Quels choix laisse-t-on à l’animal dans ces conditions ? Peut-il répondre autre chose que « Oui, je peux ressentir le désespoir » ? Quels risques prend le chercheur ? Quel intérêt porte le singe à cette question?

Harlow's monkeys

Les rhésus du Professeur Harlow ont expérimenté toutes les formes du désespoir…

Le deuxième exemple est beaucoup plus intéressant, car il s’agit en fait d’une double question. «Es-tu capable d’apprendre le langage des signes ? » « Et si oui, parler avec des humains t’intéresse-t-il? » Les chercheurs laissent ici au singe la possibilité de répondre de différentes façons et prennent donc beaucoup plus de risques quant aux résultats attendus de l’expérience. Ils questionnent également les motivations des animaux plutôt que de leur faire subir passivement des expériences.

Nim

Nim, le premier chimpanzé qui a appris le langage des signes

Quel est le rapport avec ma petite personne ? Hé bien, cette lecture m’a permis de voir sous un nouveau jour une expérience que j’ai faite cet été.

Galopin est le petit cheval de rando de ma maman ; il est plein de qualités, mais le courage n’en fait pas vraiment partie. Un jour, elle m’a raconté l’air de rien qu’en balade il avait pris peur d’un parapluie, et qu’il avait fallu plusieurs kilomètres pour arrêter sa fuite. Du coup, trouvant la situation un rien dangereuse, je me suis mis en tête de le désensibiliser aux parapluies, sachets, bâches,…

pinpin l'intrépide

Galopin, Pinpin l’intrépide pour les intimes

J’ai donc agi comme on me l’avait appris, par approche et retrait de l’objet effrayant. Je l’approche de son corps, mais si il bouge et veut s’éloigner, je me déplace avec lui pour garder l’objet à une égale distance et ne l’enlève que quand il ne bouge plus. Je commence par exemple à un mètre et je réduis progressivement la distance en lui expliquant bien que la fuite n’est pas une option et que c’est seulement s’il s’arrête que l’objet s’éloignera. Et ça a vraiment très bien marché, en deux séances, j’avais un cheval immobile comme une pierre tandis que je le touchais partout avec un sachet en plastique.

Mais quelque chose ne me plaisait pas, cette raideur extrême, cette impression qu’il se coupait de ses sensations corporelles et ces réactions hyper violentes quand j’approchais le sachet un peu différemment, un peu plus par le bas, un peu plus en direction du garrot plutôt que de l’épaule,…

En fait, tout ça n’était qu’un dialogue de sourd. Je lui demandais s’il avait peur mais je n’acceptais que quand il me répondait non (qu’il se figeait).

– As-tu peur ?

– Oui

– As-tu peur ?!?

– OUI !!!

– AS-TU PEUR ?!?

– NON !

– Ha, il me semblait bien…

J’ai donc changé d’approche. Je l’ai mis en liberté dans la piste et ai manipulé les objets, mais sans me préoccuper de lui particulièrement. Par exemple, je me déplaçais aléatoirement dans la piste, un parapluie ouvert à l’épaule (en plein soleil au mois d’août, les voisins ont du s’inquiéter pour ma santé mentale). Petit à petit, j’ai pu m’approcher de plus en plus près, jusqu’à pouvoir lui donner un morceau de carotte et ensuite m’éloigner de lui avant même qu’il ne pense à partir. Cela a fini par susciter sa curiosité et son intérêt, et on a vraiment pu commencer à faire des progrès.

plus pres

De… plus… en… plus… près!

Le champ des possibilités qui lui étaient offert dans cette façon de faire était beaucoup plus large. Puisque je n’avais aucune emprise physique sur lui, je ne lui demandais plus simplement si il avait peur, mais également si il était intéressé par l’exercice, combien de temps il voulait essayer, quelle était sa zone de confort,… Les questions étaient plus nombreuses, les façons d’y répondre multiples. Je ne pouvais travailler que sur base de son implication dans la séance.

J’ai ainsi pu constater que dans un premier temps, il me présentait systématiquement son épaule gauche, et que si j’essayais l’air de rien de le contourner, il allait toujours bouger pour cacher son coté droit. C’est aussi lui qui décidait de la durée de la séance. Après un certain moment, il s’éloignait systématiquement de moi en regardant au loin. Je savais donc qu’il était inutile de continuer plus longtemps.

Sans moyen de pression physique sur lui, je ne pouvais pas non plus éviter la fuite quand il prenait peur. Cela m’a forcée à être beaucoup plus attentive à lui et à ses émotions, car quand je ne faisais pas assez doucement à son goût, il me quittait et je passais un temps fou à essayer de réparer la confiance que je venais de fissurer. J’avais donc tout intérêt à rester en dessous de son seuil de tolérance.

Ces séances se sont déroulées de façon plutôt irrégulières pendant quelques mois, avec différents objets. Un jour, j’ai su qu’on avait passé un cap lorsque à court de carottes j’ai quitté la piste le temps d’aller refaire mon stock. Quand je suis revenue, il était en train d’examiner paisiblement le parapluie avec lequel on travaillait ce jour-là. Alors qu’auparavant, c’était plutôt « Je tolère la présence de ce truc, mais si il n’y plus rien à manger, je me casse ».

parapluie

Concentration maximale pour comprendre comment ce parapluie tient debout alors que les autres tombent sur le coté.

Au final, j’ai donc conservé le concept approche-retraite mais en changeant sa mise en application et les critères de réussite. D’un cheval qui subit ce qui lui arrive j’en ai petit à petit fait un partenaire impliqué dans son progrès. Ce genre d’événements n’auraient probablement pas eu lieu si j’avais continué aveuglément à lui crier « As-tu peur? » sans écouter ses réponses.

rouler

Se rouler si près d’un parapluie aurait été inconcevable il y a quelques mois.

Évidemment, cette façon de faire prend beaucoup plus de temps qu’une désensibilisation « éthologique ». Ce travail a commencé l’été passé et se poursuit encore actuellement. Mais sommes-nous si souvent dans l’urgence avec nos chevaux ou sommes-nous juste trop pressés pour les laisser progresser à leur rythme? Car pour aller au rythme des chevaux, il faut s’armer de patience, laisser nos attentes de coté, accepter de ne pas faire de progrès à chaque séance. Mais quand Galopin vient spontanément et en confiance examiner les nouveaux objets que je lui présente, je ne doute pas une seconde que ça en valait la peine.

17842237_10212532063674992_1922377284_n

Publicités

2 réflexions sur “Éducation du cheval : lui pose-t-on les bonnes questions ?

  1. Galopin, le cheval sur les photos de cet article, est mon cheval adoré. Il progresse avec ma fille Laurence qui fait preuve de beaucoup de patience. Merci Laurence

    J'aime

  2. Pingback: Pratique équestre et réflexion | The many faces of Picasso

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s